INTERVIEW DE M. JEAN-PAUL ABDI NOEL,
Président de la Ligue Djiboutienne des Droits Humains
(LDDH)


L’homme que nous avons rencontré cette semaine n’est pas un inconnu à Djibouti. Issu d’une vieille famille notable, militant indépendantiste, ancien cadre de la LPAI, Jean-Paul ABDI NOEL a également été parlementaire de 1977 à 1997. Aujourd’hui, c’est en tant que Président de la LDDH que ce fin connaisseur de la vie politique nationale nous livre son diagnostic de la démocratie et des Droits de l’Homme dans notre pays.


Réalité : Vous êtes à la tête de la LDDH depuis mai 1999, date de sa création, quelles sont les raisons qui ont amené la création de cette association, quels sont ses objectifs, ses moyens, ses réalisations, etc.…?


Jean-Paul ABDI NOEL : Tout d’abord, je tiens à remercier votre journal. C’est la première fois que la presse écrite de Djibouti s’intéresse à notre organisation. Il est vrai que « la Nation » qui est un journal financé par les deniers publics a non seulement porté atteinte une fois à la LDDH, mais a aussi refusé de publier son droit de réponse.
Pour répondre à votre question, la LDDH a été créée et déclarée officiellement au Ministère de l’intérieur le 9 mai 1999. Nous n’avons obtenu le récépissé que le 25 décembre 2001, grâce au nouveau Ministre de l’Intérieur. Contre l’ancien Ministre de l’Intérieur, nous avions d’ailleurs déposé deux plaintes pour refus illégal de notre reconnaissance, mais aussi pour entrave à la liberté et aux activités de défense des Droits de l’Homme à Djibouti.
Sur nos réalisations : la première partie de nos activités portait sur le conflit et nous avions, chaque fois, dénoncé les atteintes aux Droits de l’Homme à l’encontre de la population civile, comme tous les procès à l’encontre des hommes politiques depuis septembre 1999. Depuis août 1999, Nous avions, à maintes fois, fait appel pour l’instauration de la paix dans le pays, et cette paix intervenue le 7 février 2000 à Paris nous a réconforté.
Sur nos objectifs : la LDDH, outre la défense du respect des Droits de l’Homme, s’attèle à une réelle participation à la promotion des Droits de l’Homme par la formation et l’information de la population, qui nous sont actuellement difficiles à réaliser compte tenu de nos faibles moyens financiers.
Nous espérons, toutefois, contribuer, avant les élections législatives, à la formation des délégués des différents partis politiques, pour que ceux-ci puissent prendre connaissance des lois exactes qui existent en la matière, et être préparés, pour que le jour du scrutin, il effectue efficacement les travaux dont ils auront la charge pour le compte de leurs partis respectifs.
Sur nos moyens : en principe, les associations des Droits de l’Homme sont des organisations dont, en général, les membres travaillent à titre bénévole. Les subventions de l’Etat seraient peut-être les bienvenues, mais elles ne doivent pas être conditionnées. A Djibouti, les pratiques nous montrent que les subventions obéissent, chez ceux qui vous les donnent à certaines conditions. Je pense que ceci ne sera pas accepté, si un jour ou l’autre, le Gouvernement décidait de nous subventionner. Ce qui nous intéresse ce sont les autres djiboutiens qui, d’une manière bénévole, veulent défendre, à nos cotés, cette noble cause des Droits de l’Homme, en nous informant de tous les sévices pratiqués dans la Capitale et à l’intérieur du pays.
 

Réalité : Etre à la tête d’une organisation de Droits de l’Homme n’est pas chose facile ici. Comment faites-vous ?


J-P.A.N: La LDDH a été créée, effectivement, dans des circonstances difficiles. A l’occasion de la visite à Djibouti d’une délégation de l’Observatoire des Prisons venue constater sur place les conditions de détention dans notre pays, nous avions été amenés à corriger les lacunes des défenseurs des Droits de l’Homme en créant la LDDH.
Un défenseur des Droits de l’Homme doit avoir une certaine conviction et détermination, et défendre d’une manière bénévole, sans distinction de race et de religion, toutes les victimes des exactions faites par abus de pouvoir.
La Fédération Internationale des Droits de l’Homme, la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples, nous ont accepté en tant qu’observateur, Amnesty International, et le Haut Commissariat des Droits de l’Homme des Nations-Unies nous ont reconnu avant l’Etat Djiboutien. Donc, nos actions ont été encouragées par la confiance internationale en notre organisation, et nous comptons continuer dans cette voie noble.
Dès le début de nos activités, une grenade a été lancée devant notre siège, une manière de nous intimider, mais lorsque l’on a des convictions, on continue à persévérer, et cela sans ambition politique.
Lorsque vous défendez des causes justes, il ne faut pas s’attendre à ce que les forces de repressions que vous dénoncer vous applaudissent. Cela dit, toute menace quelle qu’elle soit, ne pourra que nous encourager et persévérer dans notre combat.
 

Réalité : Entretenez-vous, actuellement, de bons rapports avec les représentants du Gouvernement ?


J-P.A.N: Actuellement, nous avons de bonnes relations avec l’actuel Ministre de l’Intérieur. Quant au Ministre de la Justice et des Droits de l’Homme, il a pris l’initiative de nous associer dans la Commission ad-hoc qui fut publiée dans le Journal officiel du 15 juillet dernier. Nous pensons qu’il y a eu un rapprochement, nous savons très bien que ce rapprochement ne sera sincère que lorsque les respects des Droits de l’Homme seront réels, sinon nous sommes en droit de considérer que ceci est peut-être une consommation destinée au plan international, pour dire voilà nous respectons un peu les Droits de l’Homme à travers la LDDH.
Mais dans la pratique, si ce n’est pas la réalité, nous serons obligés de continuer notre programme et notre combat.
 

Réalité : Avez-vous accès à toutes les informations que vous souhaitez auprès de l’Administration Djiboutienne ?


J.P.A.N: Les informations que nous demandons à certains services, nous sont souvent données d’une manière semi-clandestine, nous avons très rarement utilisé la manière officielle avec l’Administration.
Il est certain qu’au début, la méthode officielle ne pouvait se faire sans récépissé. Maintenant, nous verrons si cet état d’esprit a évolué, Nous le saurons avec les prochaines élections législatives et régionales, tout en déplorant, d’ores et déjà, le texte créant la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) qui est anticonstitutionnelle et malheureusement entériné par le Conseil Constitutionnel, gardien de la Constitution.


Réalité : Depuis 4 ans, nous assistons à Djibouti une multiplication d’associations financées, par on ne sait qui. Or, la LDDH est une association qui prône la paix, la démocratie, le respect des Droits de l’Homme, l’Etat de droit, en somme une organisation dont le rôle est des plus importants. Comment expliquez-vous cette situation et ce phénomène nouveau ?


J-P.A.N: C’est vrai que depuis 1997 il y a une flopée d’associations. Et pour avoir un récépissé, il semblerait qu’il faut avoir un parrain soit dans le Gouvernement, soit dans la haute administration. Il y a même des associations des Agents de l’Etat ou même des membres l’Assemblée Nationale. Ces associations sont financées souvent par le PNUD, lequel d’ailleurs ne nous a, jusqu’à présent, accordé aucune assistance. Par contre, la nouvelle représentante nous a invité au Sheraton pour participer aux différents travaux du PNUD contrairement à l’ancienne Déléguée Officielle dont l’Adjointe Djiboutienne dirigeait, en réalité, le PNUD.
 

Réalité : Un Accord de paix définitive avait été signé le 12 mai 2001, après 10 ans de conflit, entre le Gouvernement et le Frud-Armé. Comment jugez-vous l’évolution de la situation du pays depuis ?


J-P.A.N: La LDDH a été la première organisation nationale à lancer des appels à la paix et la négociation. La guerre sévissait dans le Nord et à l’Ouest du pays. La population civile souffrait surtout de la part des forces armées djiboutiennes, des exactions, des exécutions extrajudiciaires intolérables, et du blocus alimentaire et sanitaire, en représailles à certaines opérations du Frud-Armé. Aujourd’hui la situation est redevenue normale. Nous pensons donc que la paix est une nécessité, la guerre fratricide inutile.
Actuellement, depuis la signature de ce protocole d’Accord de paix, la situation du respect des Droits de l’Homme semble évoluer favorablement par rapport aux années antérieures. Ce qui est une bonne chose et nous souhaitons que cela continue, surtout en cette période délicate où les élections législatives et régionales s’annoncent.
Par contre, je pense que lorsque l’on signe un Accord, y compris les accords verbaux et non-écrits, il faut les respecter intégralement. La Loi sur la Décentralisation, est une Loi Organique que, outre l’Accord de paix qui la stipule comme telle, la Constitution pose dans ce rang de la hiérarchie des Lois. Or, non seulement la Loi sur la Décentralisation a été considérée par l’Assemblée Nationale comme une simple Loi, mais en plus elle fait l’objet de plus de 40 amendements. En vérité, l’Assemblée Nationale ne devait pas toucher à ce projet de Loi, approuvé d’ailleurs en Conseil de Ministres, mais le retourner tel quel aux deux parties signataires de l’Accord de paix. Ce qu’elles ont signé ensemble, ne peut être amender par une tierce partie. Il faut que signataires procèdent aux modifications qu’ils conviennent d’un commun accord.
Même si l’Assemblée Nationale se considère souveraine, sa souveraineté a certaines limites lorsqu’il s’agit d’un Accord de paix qui a la même valeur que les Accords Internationaux prévus dans la Constitution du pays, en son article 67.
 

Réalité : La LDDH a, maintes fois, dénoncé le non-respect par le Gouvernement de l’Accord du 12 mai 2001. Quels sont les points importants que la LDDH souhaite voir aboutir ?


J-P.A.N: Les points les plus importants sont pour nous les élections. On ne peut pas changer une mentalité s’il n’y a pas la liberté d’un vote, on ne peut pas imposer à une population une équipe gouvernementale si les élus à l’Assemblée Nationale ne sont pas vraiment représentatifs. Si on veut parler de Démocratie, si on veut parler de Justice, si on veut parler de lutte contre la corruption, il faut bannir les fraudes électorales. Nous pensons que la priorité des priorités doit être la mise en place d’une CENI réellement indépendante dont les compétences, le fonctionnement, ainsi que la composition doivent être fixés par une Loi Organique et non un Décret.
Actuellement, nous constatons que la loi passée à l’Assemblée Nationale est une loi régressive. Elle est inférieure à la loi de 1992 qui prévoyait pour la Commission de Supervision des élections : l’organisation, le suivi des élections, le contrôle du scrutin, et je dis bien, de toutes les opérations électorales, alors que dans la nouvelle loi, les députés ont simplement retenu pour la CENI le contrôle des opérations électorales, ce qui veut dire que la CENI est une coquille vide.
 

Réalité : Les prochaines élections vous inspirent-elles des inquiétudes ou pensez-vous que le Gouvernement va se corriger et permettre une réelle transparence dans cette compétition ?


J-P.A.N: J’ai déjà exprimé mes inquiétudes sur la liste électorale. Nous avons informé, à temps, qui de droit dans une note d’information. Du 1er janvier au 15 septembre 2001 les listes électorales avaient été révisées dans un Etablissement public proche du Service de la population. Ces listes électorales modifiées n’étaient pas revenues au Service de la population sauf les anciennes, et le Gouvernement les conserve d’une manière secrète pour les sortir à la dernière minute, et les soumettre lors du scrutin comme il l’avait déjà fait lors des dernières élections. Alors que peut-on penser ? Comme le disent certains proches du pouvoir, est-ce qu’il y aura une marge de 15.000 à 20.000 électeurs qui sont d’office acquis à travers les fraudes sur les listes électorales modifiées. Si cela était vrai, ce serait une fraude très inquiétante. D’autre part, en ce qui concerne la loi n° 11 de cette année, relative aux élections, donc à la CENI, nous répondons qu’en droit positif, les acquis juridiques progressent, ou tout au moins se conservent, mais ne régressent jamais. A Djibouti, c’est le contraire. Pour l’exemple nous demandons à tout un chacun de voir les textes sur le statut des magistrats, et ceux sur les privatisations des Etablissements publics…
Il est urgent de remédier à cette situation en tenant rapidement une Session Extraordinaire de l’Assemblée Nationale pour adoption d’une Loi Organique qui donnerait à une réelle CENI toute sa substance et toute son indépendance. Cette session devant se tenir avant celle relative au Budget.
Dans tous les cas, à cette allure, il faudrait envisager le report de la date des élections législatives qui ne doivent en aucun cas coïncider avec celles des régionales.
 

Réalité : Pensez-vous qu’il y a une évolution du respect des Droits de l’Homme ?


J-P.A.N: Sur ce point, nous constatons qu’il y a encore des pressions psychologiques, sournoises et notamment le chantage aux salaires et retraites. Pour que la situation des Droits de l’Homme évolue favorablement, il faudrait que la justice soit totalement indépendante.
 

Réalité : Le premier Congrès libre de l’UDT s’est finalement tenu dans la transparence. Quelle appréciation porte la LDDH sur cette nouvelle situation du syndicalisme Djiboutien ?


J-P.A.N: Tout d’abord, en 1995, le Gouvernement voulant adopter une loi anti-sociale, avaient complètement démantelé, par le biais de la méthode « Sheraton-TV », qui consiste à la tenue d’un Congrès sous l’égide du pouvoir au Sheraton-hotel, et le passage à la télévision pour officialisation des associations, des partis politiques, et bien entendu des syndicats choisis par l’Etat.
Actuellement, je dirais qu’il n’y avait qu’un seul syndicat officiellement reconnu par le BIT (Bureau International du Travail). C’est donc ce syndicat qui vient d’organiser son congrès en présence de représentants du BIT, et qui vient de remporter une victoire sans précédent sur l’arbitraire.
Pour l’anecdote, récemment, notre Ambassadeur à Washington avait demandé à ce que Djibouti puisse réexporter des produits en provenance de l’Ethiopie sur les Etats-Unis. Or, dans ce pays destinataire, les Syndicats et le Patronat travaillent main dans la main. Les syndicalistes Américains ont donc opposé un refus de toute importation d’un pays, en l’occurrence le nôtre, ou les syndicats sont réprimés.
Djibouti est donc au banc des accusés sur le plan international, sur le plan BIT, parce-que nous réprimons nos travailleurs, nous leur refusons de s’exprimer et de faire progresser les lois sociales.
Par ailleurs, tant qu’il n’y a pas de volonté politique, que ce soit pour le respect des accords signés avec le Frud-Armé, ou ceux avec le BIT, ainsi que l’application des conventions internationales signées à Genève,dans l’intérêt des travailleurs djiboutiens, le pouvoir restera le même. Il se dérobera par manque de volonté politique. Il y a une mauvaise volonté politique du pouvoir, et ce depuis l’indépendance. Dans de telles conditions il me semble que la non-réinsertion des syndicalistes licenciés obéit à ces pratiques arbitraires du pouvoir, et le Tribunal reste sans Conseil de Contentieux Administratif.
 

Réalité : Avez-vous suivi l’émission « Gros Plan » consacrée au ministère de la Justice et si oui, qu’avez-vous retenu des explications des uns et des autres ?
 

J-P.A.N: J’ai suivi avec beaucoup d’attention les propos du Ministre. Avec tous le respect que je lui dois, aucun passage de son intervention qui a duré près de 2 heures n’a porté sur son département des Droits de l’Homme. Donc, c’est une grande déception pour nous, défenseurs des Droits de l’Homme.
Par ailleurs, au niveau de la justice, ses explications n’étaient pas aussi importantes que l’on pense, surtout en cette période de rentrée judiciaire qui se présentait pertinente pour qu’un bilan soit dressé sur la réalité de la Justice et sur son indépendance vis-à-vis de l’Etat.
Je crois qu’il y a dans ce pays une cécité totale sur les Droits de l’Homme. Une cécité dont on connaît pourtant les gènes qui sont seulement d’ordre politique, et donc facilement remédiable. C’est notre grande déception.
 

Réalité :Vos commentaires sur les explications des praticiens de la Justice ?
 

J-P.A.N: En suivant les explications des praticiens de la justice, je suis resté très étonné de l’absence de la Présidente de la plus haute juridiction, en l’occurrence la Cour Suprême, et celle du Président de la Chambre des Comptes. Tous les deux n’ont pas été écoutés, surtout parce-que le Ministre de la Justice avait écrit dans son livre, je le cite : « qu’il n’est pas concevable que 90% des revenus du pays soient dilapidés par un groupuscule qui ne fait que 2% des Djiboutiens ». Donc, je suis étonné que dans cette émission « Gros Plan », le Ministre de la Justice félicite la Chambre des Comptes dont les travaux sont aussi opaques que la gestion des deniers publics. En effet, les rapports de cette dernière ne sont pas publiés mais uniquement adressés au Chef de l’Etat. Ainsi, les premiers concernés de la lutte contre les détournements n’ont pas été interrogés lors de cette émission télévisée.
Nous avions adressé, à ce sujet, une lettre ouverte le 11 mai 2002 au Président de la Chambre des Comptes pour attirer son attention sur la mal gestion et les malversations des deniers publics à l’Assemblée Nationale. Je dis bien qu’il y a des détournements de fonds et que la Chambre des Comptes doit avoir un droit de regard, malheureusement nous constatons que ni la Justice, ni la Chambre des Comptes ne sont indépendantes. Quant au Conseil du Contentieux Administratif, il est inopérant depuis 1996. Les dossiers s’empilent et sont envahis actuellement par la poussière.
Quant aux différentes interventions, nous disons, que contrairement aux dires du Procureur de la République sur le statut des magistrats, la dernière loi portait atteinte à l’inamovibilité des magistrats de siège pourtant garantie par l’article 72 de la Constitution.
Le Président de la Cour d’Appel, en ce qui le concerne, a reconnu qu’il n’y avait pas suffisamment d’Agents à la Justice. Nous répondons simplement, que cette carence humaine (certainement d’origine financière) ne peut justifier l’existence de « brebis galeuses » parmi les magistrats, comme l’a souligné le Procureur Général.
Enfin, le Bâtonnier, dans son intervention, se considère plutôt comme un représentant de l’Etat, puisqu’il a déclaré être « le Bâtonnier de l’Etat ».
C’est vraiment dommage pour ce praticien élu par ses collègues, Avocats, à ce poste, pour préserver l’indépendance de leur profession vis-à-vis, justement, de l’Etat.
Quel gâchis !


Propos recueillis par Mahdi Ibrahim A. God