Etat des lieux du syndicalisme

en République de Djibouti

 

Présenté

par

 Souleiman Ahmed Mohamed

 

Membre du  Syndicat des Enseignants du Second Degré (SYNESED)

Secrétaire Général adjoint de l’Union Djiboutienne du Travail.

 

 

Sommaire

t Bref rappel historique

{ Un syndicalisme embryonnaire

         {  La grande crise de 1995.

 

tLes conséquences de la répression syndicale dans le pays.

         { Une frustration populaire

         { Une fuite de « cerveaux »

         { Un recul de la démocratie.

 

t  La situation actuelle du syndicalisme djiboutien

            { De l’intransigeance gouvernementale

{ Une lutte clandestine.

{ un dialogue social complètement rompu

{Une répression permanente.

{ Le « clonage » continue

 

t Analyse et perspectives

{De l’omnipotence présidentielle.

{ De l’usage  du pouvoir

{ Du danger d’un syndicalisme naissant

{ Du danger d’un syndicalisme naissant

{ Les effets du contexte mondial

 

Fait à Djibouti le 18 février 2004

 

t Bref rappel historique

 

       { Un syndicalisme embryonnaire

 

Ancienne colonie française, la République de Djibouti compte environ 700.000 habitants.  Indépendante depuis 1977, elle a été gouvernée par un parti unique (Rassemblement Pour le Progrès) jusqu’en 1992.  Dépourvue de richesses naturelles, l’économie est surtout basée sur les services.  L’Etat est de loin le principal employeur du pays.  A l’instar des autres pays africains, le parti au pouvoir avait inféodé la centrale syndicale unique de l’époque, Union Générale des Travailleurs Djiboutiens (UGTD)

 

En 1991, une guerre civile éclate dans le pays.  En novembre 1992, sous la pression de la France, le pouvoir se résout à une ouverture en demi-teinte et élabore unilatéralement une constitution faisant place au pluralisme syndicale.  C’est l’émergence des premiers syndicats libres et indépendants dans le pays. 

 

Parmi les plus actifs et les plus structurés, figurent  le Syndicat des enseignants du Second Degré (Synesed ), le syndicat des enseignants  du Primaire (SEP), le Syndicat du Personnel Bâtiment et des travaux Publics (SPBTP), … tous affiliés à la centrale syndicale Union Djiboutienne du Travail (UDT), elle aussi nouvellement créée.  Malgré leur jeunesse, ces nouvelles organisations ont fait leur preuve en matière de fonctionnement démocratique, ce qui leur a permis des affiliations internationales avec la Confédération Internationale des Syndicats Libres  (CISL), l’Internationale de l’Education (I.E), L’Internationale du Service Public (ISP). etc.

 

{  La grande crise de 1995.

 

La dégradation continuelle de l’économie du pays (en déclin depuis près de deux décennies) l’amène directement vers un programme d’ajustement structurel. En réponse aux exigences du Fond Monétaire International  de réduire de manière drastique les dépenses publiques, le pouvoir initie, en 1995, une loi de  finances réduisant les revenus des travailleurs de plus de 20% à travers des artifices divers (taxes, réduction de salaire, suppression d’avantages acquis, etc.…).  Bien entendu, les syndicats, méprisés par le gouvernement, n’ont jamais été consultés à ce sujet.

 

En septembre de la même année, les syndicats mobilisent les travailleurs de tous les secteurs, une grève générale paralyse le pays. Même l’UGTD s’y associe en créant l’intersyndicale avec l’UDT.  Dans le même temps, on  assiste à des manifestations massives témoignant de la colère des travailleurs révoltés. Devant l’ampleur du mouvement, aussi important qu’inattendu, le  pouvoir panique.  Tour à tour, il engage des discussions, brandit des menaces et emprisonne les leaders syndicaux et les militants les plus en vue par centaines dans un centre de détention situé à 8 km de la capitale. Parallèlement, des tentatives de corruption sont menées dans les milieux syndicaux. Déçus par l’absence de sincérité de la part des représentants du gouvernement, les syndicalistes persistent et rejettent la loi en bloc. 

 

Agacé, le gouvernement décide  de frapper fort en licenciant la quasi-totalité des dirigeants de l’intersyndicale (UGTD/UDT), pour l’exemple sans doute.  Décapité, le mouvement syndical s’amenuise mais menace de rejaillir. Le pouvoir retire alors la loi en question, le temps de retrouver un calme social et surtout de s’assurer  d’avoir anéanti toute réaction syndicale ultérieure. Dans le budget national de 1998, le gouvernement intègrera toutes les dispositions de la loi contestés.

 

Les centrales étant écrasées, seuls les syndicats enseignants structurellement plus autonomes, continuent à résister.  Le pouvoir retourne ses griffes contre ces derniers qui sont d’autant plus vulnérables qu’ils sont désormais seuls sur le terrain. La crise perdure car les revendications enseignantes sont aussi bien d’ordre salarial que strictement professionnelles. La répression est de plus en plus dure.  Les arrestations s’enchaînent dans le milieu enseignant et, à deux reprises, les policiers tirent à balles réelles lors des manifestations de collégiens et lycéens, provocant la mort d’un élève et blessant gravement à l’abdomen un deuxième.  Les syndicats dénoncent les crimes et mondialisent l’information par le biais d’organisations internationales (CISL, IE …)

 

La répression s’accentue sur les enseignants, le pouvoir use de tous les moyens pour défaire ces organisations.  Des ministres font du porte-à-porte, menaçant les familles des militants et des dirigeants.  Dans le même temps, ils organisent des réunions à caractère tribal au sein des enseignants dans le but d’infiltrer et de désorganiser le mouvement.

 

Devant les volte-face répétées et la mauvaise foi des responsables politiques qui ne tiennent aucun de leurs engagements, le Synesed décide en assemblée générale de boycotter les examens de fin d’année dans l’espoir de ramener le pouvoir à plus de sérieux dans ses rapports avec les syndicats.  Le gouvernement perçoit cette action comme un affront, licencie les dirigeants du Synesed en février 1997. Parmi les quatre (4) Secrétaires Généraux qu’a connu ce syndicat durant sa courte histoire, trois (3) figurent dans la liste des révoqués de la fonction publique. Trente sept jours consécutifs de grève et de manifestation de soutien de la part de leurs collègues et sympathisants n’ont pas réussi à infléchir l’intransigeance gouvernementale.

 

t     Les conséquences de la répression syndicale dans le pays.

{ Une frustration populaire

Quels que soient les objectifs du pouvoir dans sa lutte antisyndicale, son attitude vis-à-vis des travailleurs a des conséquences néfastes et durables sur la société à l’échelle nationale. D’abord, un sentiment généralisé de frustration fait place aux espoirs suscités par la lueur de la démocratisation de 1992.  Le sentiment d’être privé des libertés les plus fondamentales n’a jamais été aussi fort au sein de la population et notamment parmi la jeunesse consciente des enjeux. La peur de la répression inhibe toute velléité d’organisation indépendante et surtout toute volonté d’en assurer le leadership. 

   

 

 

{ Une fuite de « cerveaux »

Pire encore est l’effet de la stratégie gouvernementale qui consiste à « cloner » tous les groupements sociaux ou politiques authentiques échappant à son contrôle. Systématiquement, Le régime monte de toute pièce, des entités portant le même nom et inféodées à lui. Cette pratique a crée un climat social marqué par une méfiance frôlant la pathologie et rendant encore plus difficile la communication entre les acteurs sociaux, freinant par la même occasion, l’émergence de mouvements syndicaux ou associatifs dignes de ce nom.

 

La décennie écoulée aura été marquée par le départ massif des jeunes cadres et de familles entières résolus à l’exil. Bien plus que la situation  économique, c’est l’absence de libertés, la dégradation de l’enseignement public et de la protection sociale, la soumission flagrante du système judiciaire au pouvoir exécutif, l’impossibilité de créer des structures collectives de défense des  droits, qui constituent les facteurs déterminants de cette désaffection, pour ne pas dire ce dégoût, des citoyens vis à vis de leur pays.

 

La haine du régime vis à vis des syndicats est corroborée par l’anecdote suivante : En 1996 un syndicaliste djiboutien en mission à l’étranger échappe à un crash d’avion au large des  Comores. Par erreur il est arrêté et mis en détention par les autorités comoriennes qui le confondent avec un des terrorises responsables du détournement de l’avion.  Les autorités de son pays n’ont pas entrepris la moindre action pour essayer de le  disculper. Elles n’ont même pas voulu confirmer à leurs homologues des Comores les déclarations du prisonnier sur son identité et sa nationalité. Les publications faites ultérieurement dans le pays sur cette affaire  ont révélé à la population le vrai visage de son gouvernement. Elles auront sans doute marqué l’opinion nationale.

 

Lors de la campagne électorale pour les législatives de 2003, Hachim Ladieh Adawe, dirigent syndical enseignant faisant partie des licenciés,  a été trouvé mort dans le siège social du syndicat de l’hôtellerie. Aucune enquête n’a été diligentée par le pouvoir.

 

Contrairement aux années 80, on assiste à une véritable hémorragie des « cerveaux ».Les étudiants à l’étranger  reviennent très rarement au pays. De toute évidence, l’économie nationale ne tire aucun avantage de cet état de fait.  De plus, les travailleurs résidents sont soumis, depuis la paralysie des syndicats, à toutes les mesures gouvernementales aussi arbitraires qu’antisociales. D’où un découragement et une démotivation forcément préjudiciables à la qualité du travail fourni.

 

{ Un recul de la démocratie.

 

Enfin dans le domaine politique, le contexte actuel se prête peu à l’évolution des mentalités vers l’instauration des valeurs démocratiques. Les réflexes clientélistes du pouvoir constitue une prime à la facilité, à la soumission, à la corruption des esprits et à l’épanouissement de ceux qui ont foi en la force comme seul facteur régulant les rapports humains.

 

t  La situation actuelle du syndicalisme djiboutien

     

      { De l’intransigeance gouvernementale.      

Depuis la grande purge de 1995/97, la situation syndicale, a très peu évoluée, la position officielle des syndicats est claire. Il est demandé au gouvernement

       ì  De réintégrer collectivement tous les dirigeants et militants licenciés pour leurs activités syndicales.

      ì De respecter les conventions 94 et 87 de l’OIT (régissant l’exercice de la  liberté syndicale et les négociations collectives).

En conséquence, il n’est pas question pour les syndicalistes d’accepter un préalable à la réintégration consistant à abandonner leurs activités syndicales ultérieurement comme il a été exprimé ça et là par la partie gouvernementale.

Pour des raisons humanitaires, les personnes licenciées peuvent négocier à titre individuel leur propre réintégration.  C’est conformément à cette clause que certains syndicalistes ont retrouvé leur travail sans qu’aucune réparation ne leur soit accordée en guise d’indemnisation pour la période d’inactivité. La plupart des leaders demeurent tout de même encore aujourd’hui licenciés.

 

{ Une lutte clandestine.

De ce fait, le combat syndical peut difficilement être mené de manière formelle et organisée. Ceci est particulièrement vrai dans le domaine de l’éducation, considéré comme un secteur sensible. Le milieu enseignant est sous haute surveillance de la part d’un pouvoir redoutant une résurgence des mouvements passés. Il n’en demeure pas moins que les professeurs et les instituteurs réussissent à défendre le minimum, c’est à dire la régularité du salaire à coups de grèves sauvages consécutives à des concertations clandestines.  Ils sont même parvenus, il y a quelque temps,  à réduire d’un mois leur retard de salaire par rapport aux autres agents de l’Etat dépendant, comme eux, du ministère des finances.

 

                 Ces grèves sont efficaces.  Elles déstabilisent le pouvoir désarmé par l’absence d’interlocuteurs officiels à soumettre aux pressions gouvernementales habituelles. Des ministres sont contraints de se déplacer dans les établissements du second degré pour demander aux professeurs de constituer un nouveau syndicat ou à défaut de désigner quelques personnes en guise de délégués.  Ils se sont toujours heurtés à un refus catégorique des grévistes qui leur ont ouvertement  signifié que leurs représentants sont licenciés et qu’ils n’en ont pas d’autres à sacrifier.

 

                 Les enseignants savent à leurs dépens et par expérience, que les crises sociales sont toujours gérées dans le pays, selon le même schéma. La dernière en date concerne des dockers du port privés de pension de retraite. Après avoir  écrit, en vain, à toute la hiérarchie politique, ils entrent en conflit direct avec leur employeur. La police leur demande alors de choisir des délégués en vue des discuter avec les autorités du port. Ils  en délèguent cinq d’entre eux à cet effet.  Une fois identifiés, les délégués sont transférés au commissariat puis mis en détention en prison pour plusieurs jours et finalement déférés devant le tribunal qui les a condamnés à 6 mois de prison avec sursis pour trouble à l’ordre public. Il s’agit de Mohamed Ali Somboul, Ali Mohamed Gas, Moussa Hamad Mohamed, Sougneh Houssein Sougneh et Seiko Mohamed Wallo. Tous les cinq affirment avoir été torturés, en pleine prison, par la police  durant leur détention. On voulait les obliger à signer un document stipulant qu’ils abandonnent leurs droits. Le dernier  de la liste ci-dessus a hérité d’une luxation du  coude gauche et possède un certificat médical attestant de cette blessure. Ces évènements se déroulent de février 2004.

 

         { un dialogue social complètement rompu

                 Cette réaction met en lumière le degré de méfiance des collègues vis-à-vis de leur gouvernement.   Il existe une explication historique et objective à cette situation.  Il faut la chercher dans les années où la direction syndicale était encore tolérée et pouvait discuter avec le pouvoir.  Face à l’intransigeance et les menaces répétées des représentants gouvernementaux, les négociateurs syndicaux avaient pressenti  la rupture prochaine. Ils n’ont manqué de mettre en garde le pouvoir contre l’adoption des mesures radicales susceptibles de créer un vide syndical aux conséquences incalculables pour la paix sociale et la démocratie. La réponse a été à chaque fois laconique, sans équivoque  et d’un cynisme déconcertant : « le gouvernement a le moyen de se débarrasser des agitateurs locaux (les enseignants nationaux) et d’engager des étrangers prêts à les remplacer» Naturellement, ces arguments ont été rapportés et discutés en assemblée générale syndicale et ont laissé des traces indélébiles sur la conscience des uns et des autres. 

                 La confiance des enseignants en une quelconque bonne volonté gouvernementale est d’autant plus altérée  que le régime a traduit en acte les menaces proférées à l’époque. Une fois leur syndicat décapité, impuissants face au rouleau compresseur gouvernemental, les enseignants nationaux s’exilent en masse en Europe, au Canada, aux Etats-Unis, etc.. Ils sont effectivement remplacés par des coopérants provenant du Sénégal, de Madagascar, d’Egypte, de Tunisie, etc. Faut-il souligner  que ceux-ci perçoivent un salaire régulier nettement supérieur aux rémunérations des leurs homologues locaux. L’avantage pour le pouvoir, ce qu’ils ne peuvent pas se syndiquer.

 

                 Le gouvernement espérait ainsi couper court à toute protestation, tout contre-pouvoir.  Il n’en est rien aujourd’hui.  Les grèves continuent même si les revendications sont réduites à leur plus simple expression : la survie des enseignants. Pour autant qu’elles soient efficaces, ces grèves peu médiatisées, peuvent traîner en longueur, altérant sérieusement le système éducatif.  Une fois de plus, ce sont les plus faibles, en bout de chaîne qui en payent le prix fort.  Il s’agit, bien entendu, des élèves.

 

         {Une répression permanente.

Bien que les organisations syndicales les plus actives soient démantelées, la phobie antisyndicale du pouvoir reste intacte.  Pour preuve, les dirigeants qui ont échappé à la purge des années 90 sont harcelés en permanence. Sans prétendre être exhaustive, voici la liste de quelques cas révélateurs de l’ambiance qui règne dans le pays :

 

Abdoulkalek Waberi Houffaneh

Secrétaire général du syndicat du personnel du bâtiment et des travaux publics (SPBTP) et trésorier de l’UDT.

  Le harcèlement moral est quasi quotidien.  Le ministre en personne vient dans son bureau pour l’humilier devant les employés. Il a été mis à l’écart en octobre 2002. Actuellement il est frappé par une mesure de congédiement depuis le 12 décembre 2003 . N’a bénéficié d’aucun reclassement après 28 ans de loyaux services.

 

                 Safia Atteyeh Ismaël

Chargée aux affaires féminines au sein du SPBTP.

S’est vue le salaire suspendu en août 2003 sans aucune raison apparente alors qu’elle était en poste.  La raison évoquée par son département est des plus farfelues :  "Elle aurait quitté le pays."».

 

                

                 Farah Abdillahi Miguil

Secrétaire général du Synesed (professeur de mathématiques).

A subi 8 mutations d’établissement en établissement en 8 années scolaires. Il avait échappé à un grave accident de la route en se rendant à son poste à Ali Sabieh, situé à 90 km de son lieu de résidence (Djibouti).  Sorti de 25 jours de coma profond, il est réaffecté à 120 km de sa résidence et de sa famille. Actuellement, il est sous le coup d’une mutation par congédiement au sein d’un organisme d’Etat.  Aucun bureau ne lui est affecté.  Aucun travail ne lui est confié.  Mais il doit pointer à la première heure de travail tous les matins et est soumis à une surveillance stricte.  Une sanction « Avertissement  pour subordination » est lancée dans le circuit administratif.

 

          Hassan Cher Hared

Secrétaire Général  du  Syndicat de la Poste  et Secrétaire aux relations internationales de l’UDT

Mise à l’écart de son travail depuis mai 1999

Diminution de revenu de 50%, raison officielle évoquée :  « refus de coopérer »

 

                 Mohamed Hassan  Egueh

Secrétaire général du syndicat du personnel du port (SPP) affilié à l’UDT

Sous le coup d’une mesure de congédiement avec une baisse substantielle de revenus

 

                 Tous ces travailleurs sont employés dans le secteur gouvernemental.  La chasse aux syndicalistes se prolonge même au-delà.

                 Le Syndicat du Personnel de l’Hôtellerie de la FFDJ (Force Française stationnée à Djibouti) a perdu 3 de ses membres, licenciés, dont Ali Abdallah Ahmed, le trésorier du SPH (FFDJ), les autres sont Mohamed Aden Nour et Doualeh Idriss Obsieh tous deux délégués syndicaux. Le motif de la diminution d’effectif est démenti par les nouvelles embauches. Le chef de personnel de ce service est connu pour être très proche du pouvoir.

 

                 Souleiman Ahmed Mohamed

Ex secrétaire général du Synesed, secrétaire général adjoint de l’UDT (professeur)

Licencié en 1997, s’est rabattu par nécessité dans le secteur privé.  Il gère une petite école  qui subi régulièrement les assauts du pouvoir.

ì A plusieurs reprises, des gendarmes et des policiers viennent intimider et menacer le personnel. de l’établissement

ì Chaque événement  qui se déroule aux alentours de l’établissement est un prétexte pour les policiers d’entrer dans l’établissement, arme à la main, jusque dans les salles de classe. 

ì Les coupures de courant et de téléphone sont répétées sans aucune raison apparente.

ì Des impôts démesurés par rapport à la taille de l’entreprise sont réclamés par fisc

Ces harcèlements peuvent coûter son poste au directeur.  C’est sans doute l’objectif visé par le pouvoir dont le moyen de pression et de soumission par excellence consiste à étouffer économiquement les récalcitrants.

 

         { Le « clonage » continue

                 A chaque rencontre internationale, le gouvernement accrédite et oppose aux organisations légitimes des syndicats maisons qui lui servent d’alibi. C’était encore le cas à la conférence annuelle de l’OIT (Organisation Internationale du Travail) à Genève en juin 2003. Le scénario s’est répété à la 10eme réunion régionale africaine de l’OIT à Addis Abeba du 2au 5 décembre 2003.  Profitant de la proximité du lieu de la rencontre avec le pays, l’UDT a envoyé une délégation qui s’est déplacée en train. Elle a dénoncé la mascarade gouvernementale à la conférence  et a pu contrecarrer les syndicats officiels.   Le rapport de la commission des vérifications des pouvoirs exprime ainsi la situation. « La commission demeure toutefois préoccupée par l’absence de tout progrès apparent et déplore profondément que des doutes subsistent encore une fois quant à la légitimité et l’indépendance des représentants accrédités à la Réunion régionale africaine »

 

                 Cette intrusion syndicale à la réunion a surpris et agacé le pouvoir. Les représailles ne se sont pas fait attendre : le siège social des centrales est saccagé, encore une fois, sans merci au vu et au su des policiers présent sur les lieux.

 

                 Au port, le Syndicat des Travailleurs du Port (STP), auparavant fonctionnel, a été noyauté par le pouvoir.  Un de ses hauts responsables (Said Mahamoud), proche du Ministre de Travail, s’est rallié et a failli à la défense des revendications des travailleurs.  Ce syndicat a éclaté face aux difficultés d’organiser des assises et les employés ont décidé d’en créer un nouveau (Syndicat du Personnel du Port : (SPP)) qui les représentent réellement.  L’ancien dirigeant a alors été contraint de démissionner et le STP est en voie de se joindre au SPP.

 

                 Il faut noter que cette situation est encourageante.  Elle s’explique par le fait que ces travailleurs jouissent de marges de manœuvres exceptionnelles le port étant les poumons économiques du pays il est très sensible aux mouvements sociaux. Il est aussi sous la responsabilité d’un acteur étranger (port authority of Dubaï).  Cette réussite syndicale reste donc marginale dans le pays.

 

t Analyse et perspectives.

 

                 Une question légitime et récurrente est : « Pourquoi l’idée d’un syndicalisme indépendant est-elle aussi insupportable pour le pouvoir djiboutien ? »

 

                 La réponse à cette question est forcément complexe.  Elle tient tout autant de la structure institutionnelle du pays, des pratiques traditionnelles dans l’exercice du pouvoir mais aussi un peu du contexte mondial.

 

        

{   De l’omnipotence présidentielle.

Le président de la république est à la fois :

   ì Chef du gouvernement

   ì Chef suprême des armées

   ì Chef du conseil supérieur de la magistrature.

 Bien que la Constitution  confère des attributions substantielles à l’Assemblée Nationale celle-ci est loin de remplir son rôle. Elle est, et a toujours été, une chambre d’enregistrement des décisions de l’exécutif.. L’ensemble de ses membres appartient à la même mouvance présidentielle.  Ils doivent, tous, leur place au chef de l’Etat, qui a de manière directe ou détournée, influencé leur sélection pour la candidature  à des élections dont l’issue a toujours été connue d’avance.  Sans ironie aucune, la population parle de députés « nommés » et non pas « d’élus ».

 

L’opinion nationale est habituée au fait que les décisions gouvernementales, aussi aberrantes soient-elles, ont été entérinées par l’assemblée nationale quand celle-ci n’est pas purement et simplement ignorée. La cession de la gestion du port et de l’aéroport de Djibouti à un opérateur privé est éloquente. Le transfert s’est effectué dans l’opacité la plus totale sans qu’aucun texte législatif ne soit  voté. Il en est de même pour la vente du Sheraton Hotel pourtant construit avec les fonds des travailleurs puisés dans la caisse de solidarité

 

A l’échelle du citoyen, la centralisation du pouvoir est matérialisée par le fait que l’embauche d’un agent de l’administration centrale, aussi subalterne soit-il, est subordonnée à la signature d’une décision présidentielle. Jusqu’à un an auparavant, les magistrats étaient des fonctionnaires sans protection particulière et n’ont certainement pas oublié qu’une simple note ministérielle a suffit pour  licencier un de leur collègue (le juge Zakaria Abdillahi, aujourd’hui exilé en France) et démettre 2 autres de leur fonction. Beaucoup d’entre eux ont alors choisi de voguer allègrement dans le sens du courant. C’est à dire la soumission et la corruption.

 

Parmi les nombreuses décisions de justice pour le moins surprenantes on peut citer la condamnation à 3 mois de prison  fermes et une amende avoisinant 54.000 euros.  Elle a été prononcée à l’encontre de Daher Ahmed, journaliste et opposant politique accusé de délit de presse en diffamation à l’égard d’un général de l’Armée djiboutienne, à propos d’une affaire de mœurs.

 

La toute puissance présidentielle est parachevée par un large réseau d’agents d’information, attaché directement à la présidence et géré par le SDS ( Service de la Documentation et de la Sécurité), agence dépourvue de tout statut juridique.

 

La volonté d’un être aussi puissant est donc forcément déterminante dans l’orientation politique et sociale d’un pays. Or, après avoir tenté bien de médiations et appelé  au dialogue direct, nous sommes résolus, par dépit, à l’idée que le chef de l’Etat abhorre les syndicats.  Ce sentiment semble alors diffuser en cascade au sein des différentes strates de la hiérarchie étatique.  Ce blocage de la situation syndicale est sans doute une conséquence directe de cette réalité.

 

{ De l’usage  du pouvoir

La vie politique à Djibouti est bâtie autour d’un communautarisme tribale lui servant de pilier central.  La répartition des postes ministériels, des sièges des députés et même des fonctions de la haute administration, est régie par des considérations tribales, selon des proportions quasi immuables depuis l’indépendance.

 

C’est une alchimie politique que l’ancien président de la république, Hassan Gouled, n’a pas hésité à qualifier (sans rire) dans les ondes internationales « de sciences mathématiques de haut niveau."» Les personnes investies des différents pouvoirs le sont au nom de leurs tribus respectives qu’ils sont sensés représenter. Dans le fait, le choix de ces  personnes s’effectue sur l’allégeance, la fidélité envers le vrai détenteur du pouvoir  ainsi qu’à leur capacité à jouer le rôle de « rabatteur » au sein de leur communauté.

 

Elles ne jouissent donc, d’aucune légitimité en tant que représentantes communautaires.  Elles usent de tous les moyens pour soumettre à leur volonté ces membres dont elles sont censées défendre les intérêts, tout en se servant de leur statut à leur bénéfice strictement personnel.

 

{ Du danger d’un syndicalisme naissant

Le mouvement syndical, dans sa globalité, échappe complètement à cette logique.  Les travailleurs regroupés par secteur d’activité s’attachent davantage à la défense de leurs intérêts matériels et moraux sur des bases vérifiables et non sur des considérations affectives.

 

Corporatiste et démocratique, le syndicalisme secoue un édifice politique quasi trentenaire.  Il véhicule des idéaux jugés trop avant-gardistes et perçu comme un véritable danger et un défi aux dirigeants politiques. Il est un obstacle à une gestion mafieuse du pays basée sur :

 

ì Le gangstérisme économique à travers la confiscation du patrimoine nationale et le racket des entreprises privées ;

ì Le verrouillage politique de toutes les instances

ì Par l’appauvrissement de la masse  rendue, à dessein, vulnérable et corruptible.

 

Un syndicalisme libre, indépendant et opérant est forcement un organe de dénonciation et de protestation. Il constitue un contre-pouvoir embarrassant et même peut être une alternative sociale aux pratiques moyenâgeuses d’une politique désuète.

 

  A nos yeux, la lutte antisyndicale sévissant en république de Djibouti ne relève en rien d’un phénomène épidermique et passager. Elle dure depuis presque 10 ans. Au contraire elle est mûrement réfléchie et s’inscrit  dans un processus, plus large, de conservation du pouvoir. C’est à cause des valeurs qu’il véhicule que le syndicalisme est combattu avec autant de vigueur et de détermination. Il est un obstacle à la politique de l’aliénation pure et simple du citoyen et de la citoyenneté dans ce pays.

 

{ Les effets du contexte mondial

            Le gouvernement djiboutien continue à braver le monde et à se moquer des engagements pris même au devant des organismes aussi respectables que l’OIT. C’est ainsi que le 8 juillet 2002 un accord triparti  est signé entre un représentant du gouvernement M. Djibril Omar Houffaneh (directeur du travail et des relations avec les partenaires sociaux), un représentant de l’OIT (M. Ndaye Momar) et 3 (trois)représentants syndicaux.. Cet accord stipule que le gouvernement accepte de réintégrer collectivement les syndicalistes licenciés.  A ce jour, aucune mesure en ce sens n’a été entreprise.

 

            Il est possible que dans les pays développés la société civile soit empêtrée dans la lutte contre  les effets sociaux négatifs de la mondialisation. Cette course effrénée imposée par les milieux économiques à ces pays et à leurs gouvernements occulte les manquements aux droits humains fondamentaux  en général et à plus fortes raisons sous les dictatures des pays du tiers monde. Cette baisse de vigilance de l’opinion internationale profite au gouvernement qui peut continuer ses pratiques liberticides sans craindre la  pression étrangère.

 

            Pourtant Djibouti est un tout petit pays très dépendant de l’aide étrangère. Cependant sa position géographique lui confère un avantage stratégique très convoité. Plusieurs pays occidentaux  sont présents militairement  sur le sol djiboutien. Il semble que malheureusement ces pays soient peu regardant sur les pratiques politiques  d’un régime qu’ils financent sans se soucier de l’usage des fonds alloués.  De toute évidence Djibouti ne fera pas l’économie  d’un bouleversement social et politique. Il y va de son avenir et peut-être même de son existence.

 

            Or il est peu probable que la gouvernance locale d’elle-même s’améliore sans les pressions conjuguées des citoyens et des   puissances étrangères. Le rôle  des pays donateurs est capital car l’aide au développement peut nuire, précisément,  à ce  développement. Tout dépend de l’usage qu’en fait le pouvoir en place. Dans les conditions actuelles d’octroi à Djibouti, cette aide sert surtout à  la promotion de la corruption, au culte de la personnalité, à l’incitation à la facilité, à la banalisation de  la mendicité. Bref nous sommes bien loin des objectifs si généreusement  visés  par les uns et si hypocritement affichés par les autres.

 

Souleiman A. Mohamed